Un homme parfait - Episode 3







Le subterfuge


Suite à l'entretien avec son ancien directeur, j'ai commencé à me dire que ce Daniel devait avoir des convictions profondes qui expliqueraient sûrement ses choix tant professionnels que personnels.
Il faut tout de même que j'ai du solide pour écrire sur lui. En tant qu'homme politique du XXIème siècle, il a forcément une présence sur le web, les réseaux sociaux et peut-être quelques articles dans les médias. J'ai fouillé partout. Cela m'a pris des jours. J'ai épluché tout ce que je pouvais, en allant parfois jusqu'à la 10ème ou 15ème pages sur Google: les sites internets politiques, les pages sur les réseaux sociaux de tous les partis, les vidéos sur les différentes plateformes... Rien. Je n'ai rien trouvé sur lui. Il n'a pas d'existence en tant que tel sur internet. C'est complètement dingue... La seule chose que j'ai trouvée c'est la page gouvernementale qui lui est consacrée sur le site officiel de l'Etat et qui met en avant ses projets concrets. J'ai trouvé deux ou trois articles qui parlaient de sa nomination à ses débuts... Puis il y avait le scandale plus récent du non respect du décret qui alimentaient les pages d'actualité sur les moteurs de recherche. Je me suis également rendue compte que ce sujet s'était noyé avec les dernières manifestations qu'il y avait eu en France et le sujet brûlant de la violence policière.

"Finalement, j'ai décidé de me rendre au bureau du ministère où il avait travaillé. Directement. Au culot. De toute façon, ça passe ou ça casse."


Je ne peux pas m'en tenir là. Je suis plutôt une battante et je vais jusqu'au bout de ce que je commence. Fouiller sur internet n'est peut-être pas la bonne solution. Peut-être qu'il vaut mieux chercher à rencontrer les personnes qui le connaissent ou qui l'ont cotôyé. Finalement, j'ai décidé de me rendre au bureau du ministère où il avait travaillé. Directement. Au culot. De toute façon, ça passe ou ça casse.

***

Lundi matin, 7:37. L'Hôtel de Castries, à côté de l'imposant bâtiment du ministère de l'agriculture, reste très discret. La grande porte fermée avec son digicode ne laisse même pas la possibilité d'entrer. Je suis arrivée assez tôt pour tenter d'y accéder. Devant l'immeuble depuis un moment, je finis par me demander si je ne me suis pas trompée. Je guette la porte. Personne. Il va bientôt être 8:45. Je regarde autour de moi, les rues sont quasiment désertes dans ce très chic 7ème arrondissement. Confinement oblige, je suppose que plusieurs doivent encore être en télétravail... Tiens je vois arriver une femme. Je fais comme si de rien était et me poste derrière elle. Elle n'a pas l'air de m'avoir vue et commence à taper le code. En moins de 2 secondes, je retiens la porte et je la suis. Cette fois, elle m'a remarquée. Intriguée, elle me jette un rapide coup d'oeil comme pour se souvenir de moi. Le problème c'est que nous arrivons dans une cour et je n'ai aucune idée d'où aller pour échanger avec une personne du cabinet. En plus, je vois déjà de loin un bureau pour la sécurité. Heureusement, je ne distingue personne à ce poste. La femme est à deux doigts de pénétrer dans un des bâtiments. Il faut que je tente quelque chose. N'importe quoi.
_Madame, lui dis-je, je crois que vous avez perdu quelque chose! Cela ne serait pas à vous?
J'ai fait tomber mon propre billet de 5€ mais c'est pour réussir à avoir une conversation et pourquoi pas entrer avec elle. Elle pourra sûrement me renseigner.
La jeune femme revient sur ses pas, quelque peu surprise et voit effectivement le billet. Elle hésite.
_Ah bon? Tiens, je ne me rappelle pas...
Je ramasse le billet et je lui tend avec un sourire.
_Si, je suis sûre que c'est à vous. Je crois l'avoir vu tomber de votre veste.
La jeune femme s'observe. J'avais bien remarqué qu'elle avait une veste à grandes poches où l'on peut y glisser n'importe quoi. Ma petite mise en scène paraissaît plausible.
_Vous avez sûrement raison, dit-elle, en prenant le billet. Merci. Si vous avez besoin de quoi que ce soit...
Je n'ai même pas attendu la fin de la phrase. C'est exactement ce que je voulais.
_Ce n'est rien mais maintenant que vous me le dites, je cherche le bureau de Daniel Belshatzar. Je devais lui parler.
La jeune femme a comme un mouvement de recul et finit par me dévisager complétement. Ses yeux bleu-gris semblent soucieux et mélancoliques.
_C'est impossible. Il ne prend aucun rendez-vous. Il faut contacter le service communication et  ...
Elle s'arrête brusquement comme si elle vient de comprendre.
_Vous êtes de la presse, c'est ça? Vous savez qu'il faut un rendez-vous pour ça?
Sans me laisser démonter, je me présente, je lui explique ma situation et ce que je recherche. Je veux juste quelqu'un qui a déjà travaillé avec lui, qui connaît ses habitudes, qui pourrait être fiable.
La jeune femme esquisse un sourire.
_D'accord, je vois. Vous savez, je le connais particulièrement. J'ai travaillé auprès du cabinet pendant 4 ans.
_Vous avez travaillé? Que voulez-vous dire?
Après avoir baissé la tête et soupiré un long moment, elle reprend se souffle et déclare à demi mots.
_J'ai été remerciée. Je dois régler quelques détails administratifs... C'est pour ça que je suis là aujourd'hui. Presque tout le monde est en télétravail.
Je lui tend ma carte à ce moment-là. Elle la prend discrètement.
_N'hésitez pas à me contacter, dis-je avec insistance.
_Ne vous inquiétez pas pour ça. Je me ferai un plaisir de vous aider à éclaircir cette histoire. Daniel ne mérite absolument pas ce qui lui arrive...
Et comme poussée par une force surnaturelle, elle tourne les talons brusquement et me laisse seule au milieu de la cour. J'espère réellement avoir misé sur le bon cheval. Après tout, ça ne m'a coûtée que 5€...

Fin de l'épisode 3



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